Tribune

Economie : L’augmentation du taux directeur de la BCT du 17 Mai 2022 nécessaire mais insuffisante (Par Pr. Skander Ounaies, Economiste)
Publié le: mai 25, 2022 - 15:31

La BCT, pour contrer l’inflation qui grimpe à 7,25% (Avril 2022) et qui atteindra selon le FMI près de 8% en fin 2022 (FMI, World Economic Outlook, Avril 2022), augmente son Taux Directeur (TD) de 0,75 point, pour atteindre les 7%. Il y a eu des commentaires pour et contre cette augmentation.

Voici mon opinion sur ce sujet d’actualité :

1) Suite à la guerre en Ukraine, et l’envolée des prix de l’énergie et des céréales,[1], prés d’une cinquantaine de Banques Centrales dans le monde ont augmenté leur TD, à commencer par la Fed aux USA (7 Mai), qui augmente son TD de 0,5 point : c’est la première fois depuis prés de 20 ans. La BCE a annoncé qu’en Juillet 2022, elle augmentera également son TD, c'est-à-dire que les taux d’intérêt négatifs du « Quantitative Easing[2] », c’est terminé !

2) Dans le cas de la Tunisie, l’option à appliquer de suite était d’augmenter le TD, pour casser la tendance croissante de l’inflation, tout en appliquant un accompagnement de politique économique, qui n’a jamais eu lieu, durant les différentes augmentations de TD !

3) J’ai toujours affirmé et maintenu, que l’inflation en Tunisie n’est pas d’origine monétaire, mais d’origine réelle : ce qui signifie que la politique monétaire seule ne peut que lisser l’augmentation de l’inflation, et non pas l’engager dans un trend baissier.

4) Que signifie une inflation d’origine réelle ? c'est-à-dire qu’elle est reliée directement au solde commercial en premier lieu et au solde des transactions courantes ensuite (solde commercial + service, ex tourisme). Pour cela, afin que l’action de la BCT soit efficace en absolu, il aurait fallu agir sur le déficit commercial : or au 1er Trimestre 2022, la Tunisie affiche un déficit commercial record historique (-1,4 milliard de dollars), du jamais vu !

5) Il est vrai que l’action de la BCT n’aura que peu d’effet sur les types d’inflation, tels que :

- l’inflation importée (importations), ou bien

- l’inflation par l’offre (répercussion des couts de production sur les prix domestiques), ou encore

- l’inflation par la demande, qui réagit peu aux variations de prix, du fait du comportement du consommateur tunisien.

6) quelle devrait être la 2éme étape, après le TD ?

A mon sens, les mesures d’accompagnement pour ne pas pénaliser les entreprises pourraient être les suivantes :

-pratiquer des taux d’intérêt bonifiés pour certaines activités à forte VA, et à forte Valeur d’exportations ;

-resserrer les contrôles au maximum sur les circuits de distribution, pas de la  manière observée ces derniers temps, et qui n’a rien donné ;

- s’attaquer réellement au commerce informel et à l’importation de biens non nécessaires actuellement, comme les voitures de luxe à 600 mille dinars , qui est une folie pour un pays en situation de finances publiques très critique, et qui favorise le blanchiment  d’argent en toute légalité ;

- s’attaquer réellement à l’économie de rente, avec une économie et des secteurs mis en  coupe réglée, c'est-à-dire avec des droits d’entrée non économiques, qui cassent toute concurrence et donc toute baisse des prix !!!

Toutes ces mesures, si elles ne sont pas appliquées, font que l’action de la BCT, nécessaire en 1er lieu (je maintiens), ne donnera que peu d’effets !

En vérité, le problème de l’inflation en Tunisie est beaucoup plus complexe, car il s’agit d’une mauvaise répartition du produit (RN) ou VA, entre le capital et le travail : cette explication est profonde et complexe, car si  on  l’aborde à ce niveau, on touche aux formes institutionnelles de l’Etat tunisien, à savoir la « forme de l’Etat » et « la forme de la concurrence », deux variables développées par la Théorie de la Régulation (Aglietta, Boyer ), Théorie  qu’en Tunisie, on n’aime pas beaucoup, car elle permet de comprendre beaucoup de choses « cachées »,comme le déclenchement de la « révolution » de décembre2010- Janvier 2011,qui n’est pas uniquement économique, mais d’ordre institutionnel, ainsi que les événements du bassin minier de  Gafsa en 2008,où l’Etat est passé d’un Etat redistributeur de richesses, à un Etat « capteur »  de richesses pour un groupe social déterminé  !

Enfin, dernier point, les « responsables du pays » oublient, ou ne savent pas, que ce sont les fondamentaux macroéconomiques catastrophiques du pays (déficit budgétaire[3], solde commercial et courant, dettes), qui alimentent la baisse du dinar (qui se profile), qui alimente à son tour l’inflation : il s’agit d’un effet mécanique en boucle, inexorable.

C’est ce que nous vivons actuellement !!!!

 

Skander Ounaies

Professeur à l’Université de Carthage

Ancien Conseiller Economique au Fonds Souverain du Koweït (KIA).




[1] Voir S. Ounaies, La Presse du 15/05/22 : « la guerre en Ukraine aura des effets majeurs sur l’économie de la Tunisie », lien direct : https://lapresse.tn/130392/la-guerre-en-ukraine-aura-des-effets-majeurs-sur-leconomie-tunisienne/

1ére publication, JA du 12/05/2022 : « Tunisie : l’impact dévastateur de la guerre en Ukraine ».

[2] Le « Quantitative Easing » est une politique monétaire pratiquée par la BCE qui a consisté à injecter dans les économies de la zone Euro, tous les mois, prés de 80 milliards d’euros pour faciliter les échanges et les investissements, à taux quasiment nuls, d’où avec une inflation à 2%, on obtient des taux réels négatifs !!!

[3] Prévu fin 2022 à 10% du PIB (FMI, WEO, Avril 2022).